«

»

Mar 01

LES CALENDRIERS « JULIEN » ET « GREGORIEN », LES ANNEES BISSEXTILES

 

Le lundi 29 février 2016, nous avons vécu un moment particulier. Le mois de février a comptabilisé 29 jours et donc l’année en cours sera de 366 jours au lieu de 365.

Pourquoi ?

Le sentiment du temps qui passe régit toute notre vie et l’a fait de tout temps. Toutes les civilisations ont éprouvé le besoin de se situer dans l’histoire, de mesurer des durées ou des intervalles de temps. Chaque civilisation doit alors choisir un repère avec, de préférence, des phénomènes cycliques.

Le choix de ce repère se porte, tout naturellement, sur les astres, souvent déjà employés pour régler les tâches agricoles ou, dans une échelle plus brève, calculer la durée du sommeil ou celle du travail. Selon l’époque, les connaissances astronomiques, le régime en vigueur, les croyances religieuses et même la latitude du lieu, le choix se porte en priorité sur le Soleil, la Lune ou même, parfois, sur des étoiles parmi les plus brillantes du ciel.

Pour comprendre comment apparurent les années bissextiles, il faut remonter en 50 avant Jésus-Christ, au moment où Jules César sort vainqueur de la guerre des Gaules. Un seul homme se dresse devant lui pour la conquête du pouvoir : Pompée. Dans la nuit du 10 au 11 janvier de l’an 49 avant J-C, Jules César, à la tête de ses légions, franchit le Rubicon, rivière marquant la frontière entre la Gaule cisalpine et l’Italie.

César envahit rapidement toute l’Italie et parvint à détruire toute l’armée de Pompée qu’il poursuit jusqu’en Thessalie, en Grèce, pour le vaincre une nouvelle fois à Pharsale le 9 août – 48. Pompée réussit à s’enfuir en Egypte où César, qui le poursuivit toujours, débarque, à Alexandrie, le 2 octobre (du calendrier romain), deux jours après l’assassinat de Pompée sur ordre de Ptolémée XIV, frère cadet et alors époux de la Reine Cléopâtre.

C’est en 46 avant J-C que Jules César, qui se trouve toujours à Alexandrie, rencontre l’astronome grec Sosigène (1). Celui-ci conseille à César de réformer le calendrier romain, alors en vigueur et qui était constitué d’une année de 355 jours, répartis en 12 mois de 29 et 31 jours, auquel il fallait régulièrement ajouter un « mois intercalaire » placé entre le 24 et le 25 février.

Au fil du temps et des intérêts politiques ou financiers, ce calendrier n’était plus en accord avec la position du Soleil, en particulier au moment de l’équinoxe de Printemps.

Jules César, en tant que « Pontifex Maximus » , est en charge du calendrier et demande donc à Sosigène de l’aider à réformer le calendrier romain.

Il existe plusieurs sortes d’années (sidérale, tropique, anomalistique, draconitique, héliaque,…) (2) mais la détermination de l’année calendaire est basée sur l’année dite « tropique » qui est l’intervalle de temps compris entre deux équinoxes de Printemps et qui fait revenir les saisons exactement aux mêmes dates.

Un siècle plus tôt, Hipparque avait déjà calculé que l’année tropique durait 365 jours 5 heures et 55 minutes mais Sosigène prend comme base de calcul une année tropique arrondie à 365  ¼ (365 jours et 6 heures).

Pour tenir compte de ce quart de jour (d’où 1 jour complet tous les 4 ans), la réforme de Jules César (en fait celle conseillée par Sosigène et inspirée du calendrier égyptien) consista à intercaler un 366ème jour tous les 4 ans. Ce jour fut placé là où on intercalait déjà le mois complémentaire du calendrier romain, entre le 24 et le 25 février.

Mais les romains avaient coutume non pas, comme nous, de compter les jours mais de les décompter. Ainsi, le 24 février ne correspondait pas au 24ème jour du mois de février mais au 6ème jour avant les calendes de Mars, les calendes étant, dans le calendrier romain, le 1er de chaque mois.

Ce jour supplémentaire fut alors appelé par les romains « le deux fois sixième jour«  avant les calendes de Mars. En latin, « Bis Sextilis Ante Calendas Martii ».

Et c’est ainsi que, tout naturellement, les années comprenant un « Bis Sextilis » s’appelèrent les « années bissextiles » et le nouveau calendrier, réformé par Jules César et Sosigène, prit le nom de « calendrier Julien ».

En 46 avant J-C, le maître de Rome imposa non seulement une année de 365 jours divisée en 12 mois de longueur inégale mais il la fît aussi débuter le 1er janvier, mois dédié à Janus, le Dieu à deux têtes, l’une regardant l’année écoulée et l’autre tournée vers l’avenir.

Le calendrier Julien entra en vigueur le 1er janvier de l’an – 45 ou, en datation romaine, en l’an 709 Ab Urbe Condita (AUC), sous-entendu en l’an 709 après la fondation de Rome.

Jules César fut assassiné aux Ides de mars – 44  (15 mars) et, 6 ans après sa mort, en – 38, sur proposition du Sénat, le mois Quintilis, 5ème mois du 1er calendrier romain et 7ème mois du calendrier Julien, et qui comptait déjà 31 jours, fut rebaptisé « Julius » en son honneur. C’est notre mois de juillet actuel.

Dans les années qui suivirent, les pontifes, chargés d’appliquer la réforme, se trompèrent dans le décompte des années bissextiles. Cette erreur fut corrigée plus tard par l’Empereur Auguste qui suspendit pendant 12 ans l’application de la réforme pour permettre au calendrier de se remettre en accord avec le Soleil.

Pour honorer Auguste, le Sénat romain proposa que le mois Sextilis, 6ème mois du calendrier romain et 8ème mois du calendrier Julien, porte le nom d’« Augustus » en hommage à l’Empereur Auguste.

Mais ce mois ne comptait que 30 jours et, pour ne pas froisser Auguste, il était impossible que le mois célébrant Auguste soit inférieur à celui honorant César. On décida donc, en enlevant 1 jour à février et en changeant la répartition des jours dans les autres mois, de donner 31 jours à « Augustus » pour qu’il ait la même longueur que « Julius ».

voilà pourquoi, dans notre calendrier actuel, les mois de juillet et août se succèdent tous les deux avec 31 jours.

Cependant, Sosigène avait choisi la facilité en prenant, avec 365 jours ¼, une valeur arrondie et donc approximative de l’année tropique. Celle-ci fait en réalité 365 jours 5 heures et presque 49 minutes (366 j 5h 48mn 45,96s).

Au fil du temps, ces quelques 11 minutes d’écart finirent par faire 10 jours, un millénaire et demi plus tard.

C’est pourquoi, en 1582, le Pape Grégoire XIII mit en place une commission de réforme (3) du calendrier Julien, sous la direction du jésuite Christopher Clavius. Cette réforme consista d’une part à supprimer ces 10 jours de retard et, d’autre part, à appliquer une autre réforme afin que ce retard ne se reproduise plus.

Pour compenser les 10 jours de retard, le Pape Grégoire XIII décida, par promulgation d’une bulle papale « Inter Gravissima »  (4), que le 4 octobre 1582 aurait pour lendemain le 15 octobre 1582. Pour la petite histoire, une anecdote historique rapporte qu’en cette occasion, en Espagne, Sainte Thérèse d’Avila (fondatrice de l’Ordre du Carmel) qui rendit son dernier soupir le soir du 4 octobre 1582 dans la ville d’Alba, fut déclarée officiellement morte dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582.

Pour éviter que ce retard ne se reproduise (ces 11 minutes faisant quant même 3 jours en 4 siècles), Grégoire XIII décida de supprimer 3 années bissextiles par période de 400 ans. Ainsi, toutes les années séculaires ne furent plus systématiquement bissextiles. Seules le restèrent les années divisibles par 400.

En France, cette réforme fut adoptée en décembre de la même année sous le règne d’Henri III et le 9 décembre eut pour lendemain le 20 décembre.

Douze ans après la réforme, l’année 1600 fut donc bissextile, mais les années 1700, 1800 et 1900, non divisibles par 400, ne le furent pas et restèrent des années dites « communes ».

C’est ainsi que naquit notre calendrier actuel, dit « Grégorien », en l’honneur du Pape Grégoire XIII.

Particularité de notre calendrier, les mêmes jours reviennent aux mêmes dates tous les 28 ans ! En 2016 nous avons le même calendrier qu’en 1988 et nous aurons le même en 2044.

Il y a encore un retard de 26 secondes par an, soit 1 jour tous les … 3226 ans. La correction est déjà prévue et les années 4000, 8000 et 12000 ne seront pas bissextiles mais resteront des années « communes ».

Ainsi, lors du passage de l’an 1999 à 2000, nous avons connu d’abord un changement de numérotation puis, dans le courant de l’an 2000, nous avons connu une année séculaire bissextile (ce qui ne se reproduira plus avant 384 ans). Enfin, lors du passage de 2000 à 2001, nous avons connu à la fois un changement d’année, de siècle et de millénaire ! Excepté les astronomes, peu de gens l’ont réalisé.

Pourtant nous avons tous vécu un moment doublement historique :

1)  Un changement de siècle, avec année séculaire bissextile, que personne n’avait connu depuis Kepler ou Galilée,

2) un changement de millénaire, le précédent s’étant déroulé sous le règne de Robert II dit le « Pieux », fils et successeur d’Hugues Capet, 1er Roi de la dynastie des Capétiens directs.

Et je ne parle pas du changement d’unité monétaire… !

Etonnant, non !

************

NOTES :

(1) Sosigène : philosophe péripatéticien (du grec Peripatein, se promener), disciple de Platon et astronome d’Alexandrie. Il s’était fait connaître par divers ouvrages de philosophie et de physique, notamment par un traité sur la Longueur de l’année , lorsqu’il fut appelé par Jules César pour réformer le calendrier romain. Il fut le principal membre de la commission qui opéra cette réforme et introduisit le calendrier Julien (46 av. J.-C.). Grand connaisseur du calendrier égyptien, il instaura le cycle de 4 ans trouvé par Eudoxe en Egypte.

(2) Année sidérale : une  année sidérale est une unité de temps correspondant à la durée nécessaire pour que le Soleil, vu de la Terre, retrouve la même position par rapport aux étoiles fixes sur la sphère céleste. Elle vaut 365j 9h et 9,5s.

Année tropique :  l’année  tropique, ou  année  équinoxiale ou encore année solaire,  est,  sur Terre, l’intervalle  de temps qu’il faut pour que le Soleil retourne à la même position dans le cycle des saisons.  Elle vaut 365j 5h 48mn et 46s.

Année anomalistique : une année anomalistique est la durée entre deux passages successifs de la Terre à son périhélie. Elle vaut 365j 6h 13mn et 53s.

Année Draconitique : c’est l’intervalle de temps qui sépare deux passages consécutifs du Soleil par le nœud ascendant de l’orbite lunaire. Elle est associée aux éclipses de Lune ou de Soleil et vaut 346j 14h 52mn et 54s.

Année héliaque : c’est l’intervalle de temps situé entre deux levers héliaques d’une étoile. Elle est proche d’une année sidérale, mis à part les différences dues au mouvement propre de l’étoile et à la précession des équinoxes.

Année sothiaque : c’est plus particulièrement l’intervalle de temps entre deux levers héliaques de l’étoile Sirius.

(3) La commission de réforme du calendrier : le jésuite allemand Christopher Clavius, le Cardinal Sirlet, le calabrais Aloïsio Lelio (Aloisius Lilius), auteur d’un projet qui servit de base de discussion, son frère Antonio, Ignacio Dantes, et le mathématicien espagnol Pedro Chacon.

(4) Inter Gravissima est une bulle pontificale, rédigée par le Pape Grégoire XIII et nommée d’après ses premiers mots « parmi les très nobles tâches de notre ministère pastoral » (en latin : Inter gravissimas pastoralis officii nostri curas). Elle est datée du 24 février 1582.

(Par Lucien LUCIANI, Président du Club Ajaccien d’Astronomie).

 

 

A propos de l'auteur

C3A